Les Checkpoint Singers 2 en Palestine, avril 2011
De la Palestine, je ne savais que ce qu'en disent les journaux. Et je ne connaissais que les images, souvent violentes, qu'en donne la télévision. Partir avec les Checkpoint Singers était un saut dans l'inconnu : qu'allions-nous rencontrer, et comment réagir ? Avant le départ déjà, il a fallu se faire à des consignes de prudence : pas de partitions dans les bagages, arriver un par un à l'aéroport ... car le seul moyen d'entrer en Palestine, quand on prend l'avion, c'est d'atterrir à Tel-Aviv. C'est là que notre voyage, à Anne-Marie et moi, a commencé; le lundi 18 avril 2011 aux (toutes) petites heures du matin.
Tel-Aviv - Jérusalem - Bethléem
Lundi 18 avril, aéroport de Tel-Aviv (Israël). La file au contrôle des passeports est longue, le personnel préposé au contrôle assez intrusif. Is it your first visit in Israel ? What do you come here for ? How long are you staying ? Where are you staying ? Show me your registration form – que j'avais oublié à Bruxelles ... mais je connaissais le nom et l'adresse de l'hôtel. Do you have friends here ? Le shuttle (taxi collectif) qui nous mène ensuite à Jérusalem fait mine de partir après nous avoir embarqué ... mais retourne à son point de départ. Une discussion orageuse (en hébreu sans doute, nous n'y comprenons rien) oppose notre chauffeur et celui d'une autre navette : concurrence entre taxis ? On se croirait à Zaventem, avec la guéguerre entre taxis officiels et taxis pirates. Quoi qu'il en soit, nous n'arrivons au Jerusalem Hotel que vers 3 heures du matin. La nuit est courte.
Lundi 18 avril toujours, Jerusalem Hotel, quelques heures plus tard. Première rencontre entre chanteurs. Nous nous connaissons tous pour avoir répété ensemble plusieurs fois les chansons du répertoire. Chacun raconte ses premiers jours à Jérusalem ou Tel-Aviv (nous n'avons donc pas grand-chose à raconter), dans sa langue et avec plus ou moins de détails. L'un s'est fait agresser par de jeunes voyous lors d'une promenade dans la nuit de Jérusalem, l'autre s'est fait voler à l'auberge de jeunesse. La cohabitation des religions, la « bulle » qu'est Tel-Aviv, la saleté des rues à Jérusalem passent la revue. Ceux qui ont rencontré des Juifs de gauche rapportent la crainte qu'ont ces derniers des concessions faites aux Palestiniens; selon ces Israéliens sans doute bien intentionnés, toute concession est interprétée comme un aveu de faiblesse.
Nous partons ensuite, en bus, pour le camp de réfugiés de Deheisheh où le groupe s'installe au guest house d'Al Feneiq, le Phoenix Centre. Une première visite du camp nous plonge aussitôt dans le bain : pauvreté, manque d'eau, immondices recouverts de chaux, chats errants. Sur tous les toits sont installées des citernes (en fait, de grands tonneaux en métal) pour recueillir l'eau de pluie : on nous dit que c'est une des premières cibles des soldats israéliens lorsqu'ils entrent les armes à la main dans un village de Palestine. Et cette eau est « chauffée » par un système rudimentaire de plaques en tôle sur lesquelles brille le soleil généreux de la Cisjordanie ...
Le camp a ouvert en 1948 – mais ce n'est pas ou plus, contrairement à ce que j'imaginais, un camp de tentes. Aujourd'hui s'y entassent plusieurs milliers d'habitants dans des maisons en dur sur moins d'un kilomètre carré. Deheisheh est l'un des trois camps où se sont réfugiés les fermiers palestiniens des environs de Bethléem chassés de leurs terres en 1948. Ils n'ont plus revu leurs villages depuis lors. Plus de 60% des habitants de Deheisheh ont moins de 18 ans. Aux murs du camp, de nombreux dessins à la peinture rouge dont plusieurs figurent Handala, le petit personnage aux cheveux hérissés imaginé par Naji Al-Ali qui tourne toujours le dos au spectateur, les mains croisées derrière lui parce que, nous explique-t-on, il n'accepte pas de solutions « venues de l'extérieur ».
Nous nous rendons dans un autre camp de réfugiés, celui d'Aïda. Aïda : un beau nom à consonance lyrique pour un camp de 5000 réfugiés environ, entièrement entouré par un mur énorme qu'a construit Israël. Nous y assistons, au centre culturel Al-Rowwad, à un spectacle donné par de jeunes danseuses et danseurs. La danse, nous dit-on, est ici surtout affaire d'hommes : ce sont donc les danseuses qui sont l'exception, contrairement à ce qu'on pourrait croire. Nous donnons aussi au centre Al-Rowwad notre premier concert (si on peut l'appeler ainsi : les ténors ratent superbement leur entrée quand les Checkpoint Singers se lancent dans Bella Ciao !), avant de nous entretenir avec Abdelfattah Abusrour, le directeur du centre. Un personnage fascinant, et passionnant, qui a étudié à Angers et à Paris et nous parle en français de la « belle résistance », cette volonté de continuer, même lorsqu'on veut vous abaisser, à se comporter en être humain digne de ce nom, à créer le beau, à se livrer à des activités culturelles : préserver sa dignité comme forme suprême de résistance. Il nous récite par coeur un extrait du Cyrano d'Edmond Rostand, la tirade du « non merci ». Je ne résiste pas à la reproduire ici – entendre ces mots au coeur de la Palestine, c'était tout simplement époustouflant :
« Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? "…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
P
uis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »
Pour terminer, Abdelfattah Abusrour nous raconte une histoire (eh oui !) Celle d'un village menacé par la famine, où un vieux sage recommande de collecter tout le lait dans une citerne et d'en faire beurre et fromage en prévision des jours difficiles. Mais le lendemain, la citerne est remplie d'eau car chacun a cru que s'il versait simplement de l'eau dans la citerne, nul ne le remarquerait puisque les autres, eux, auraient versé du lait. Une belle parabole sur la solidarité. Abdelfattah Abusrour nous dira encore plus tard, pendant le dîner que nous partageons avec lui et des visiteurs venus de France, qu'il faut trouver la paix en soi plutôt qu'avec l'ennemi. Il ajoute – ce qui, il faut bien le dire, me surprend par sa brutalité apparente – qu'il n'entend pas travailler avec des Israéliens, même pacifistes et même de gauche, parce que toute manifestation de bonne entente n'est qu'illusion et qu'on ne pactise pas avec l'occupant.
Nous montons sur le toit de l'immeuble d'Al-Rowwad, d'où la vue sur le mur est imprenable. Tout autour, des centaines de toits plats encombrés de citernes d'eau mais aussi de poules, de moutons, de plaques de tôle. On nous a aussi montré, avant notre arrivée au centre, un portique surmonté d'une énorme clef qui symbolise l'espoir du retour dans les maisons abandonnées en 1948.
Recrus de fatigue, nous rentrons à Deheisheh où le directeur du Phoenix Centre Naji Owdah et sa femme Suhair nous parlent de la vie quotidienne du camp. L'exposé de Suhair, en particulier, nous touche : la sérénité est totalement absente de son quotidien. Elle ne dort pas la nuit, par crainte d'une intrusion de l'armée israélienne. Elle a peur des arrestations administratives prolongées dont les Israéliens sont coutumiers – peur pour ses enfants. Naji, lui, a déjà passé plusieurs années de sa vie dans le prisons d'Israël.
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