Qalqilya - Bil'in - Jérusalem - Bethléem
Le vendredi 22 avril 2011, c'est la douche froide. Littéralement, s'entend : malgré les efforts de Gerrit, bricoleur de talent, il n'y pas d'eau chaude à l'appartement. Tant pis ! En tout cas, pas de petit déjeuner au Queen's vu l'expérience de la veille, Quelques checkpoint singers débrouillards se sont procuré des victuailles que nous nous partageons en nous entassant tant bien que mal dans un des appartements. Joyeux et chaleureux ! C'est alors le départ pour Bil'in (qui se prononce, me dit-on, comme le nom de la ville portugaise de Belem, avec une terminaison nasalisée). Pour éviter les problèmes et les chamailleries avec notre chauffeur, une voiture précède le bus sur de petites routes parfois bien étroites, et humides (il a plu, et il pleut). Dans la descente pentue vers Bil'in, un camion-remorque est coincé dans un virage. Les roues patinent. Nous pensons devoir terminer la route à pied, mais Bassam passe, au millimètre, à côté du camion bloqué. Du travail de pro !
Nous arrivons à temps pour assister aux derniers discours de la 6e conférence annuelle de Bil'In (6th Annual Bil'in Conference on the Palestinian Popular Struggle) à laquelle assistent de nombreuses délégations internationales. Mais la tente où nous devons chanter n'est pas absolument étanche, les éléments se déchaînent et il nous faut attendre plusieurs dizaines de minutes avant de monter sur la scène. Nous y succédons à un petit groupe composé d'un percussionniste, d'un chanteur et d'un joueur d'oud. Nous puisons dans notre répertoire habituel, avec un Bella Ciao dédié en particulier à Vittorio Arrigoni, un activiste italien tué quelques jours auparavant dans la bande de Gaza. Dans le bus, Marco nous a convaincus (après une discussion serrée, car le nationalisme n'a pas vraiment nos faveurs) de déployer un drapeau belge dans la manifestation qui aura lieu tout à l'heure, et à laquelle nous comptons bien prendre part. Ce drapeau, nous le déployons aussi sur la scène. Finalement, nous sommes assez fiers. Au premier rang du public, nous remarquons Mustafa Barghouti. Luisa Morgantini, une députée européenne qui s'est engagée de longue date dans le combat pour la libération de la Palestine, est également présente. Un moment fort pour les humbles chanteurs que nous sommes.
Sortis de la conférence, nous marchons vers la mosquée aux côtés de militants du PCF, d'Italiens, de reporters de la télévision japonaise (et d'autres, dont Mustafa Barghouti – entouré de ses gardes du corps - et Luisa Morgantini). Après la prière du vendredi, la manifestation démarre : tous les vendredis, depuis 2005, la population de Bil'in se rend en cortège au checkpoint pour défier l'armée israélienne et rappeler que des terres lui ont été confisquées. Nous marchons, plus ou moins en ordre, derrière nos deux drapeaux (le belge et l'emblème des pacifistes) dans une foule d'un demi-millier de personnes environ, habitants du village, pacifistes israéliens, activistes étrangers mêlés. A peine deux cents mètres plus loin, les gaz lacrymogènes viennent piquer les yeux. Heureusement, on nous a donné des quarts de citron que nous appliquons sur les paupières et le nez en remontant nos keffiehs. Des jeunes nous exhortent à avancer, voire à quitter le cortège avec eux pour aller au plus vite à la clôture de séparation où se trouvent les soldats. Restons calmes ! L'odeur insupportable des bombes fumigènes que lance l'armée israélienne nous saisit : il paraît qu'elle ne s'efface pas des vêtements avant des jours et des jours. Nouvelle salve de grenades lacrymogènes, on entend des balles (en caoutchouc, nous a-t-on dit) claquer. Nous apercevons le checkpoint, les soldats. Les ambulances vont et viennent, emportant des blessés. Mustafa Barghouti doit quitter la manifestation aveuglé par les gaz, soutenu par ses gardes du corps. Nous chantons malgré tout, accompagnés par un Italien qui connaît les paroles de Bella Ciao mais a du mal à trouver ... les notes. Il nous faut finalement reculer devant l'obstacle, ce que ne font pas des jeunes qui continuent de lancer des pierres sur les soldats.
Retour au local du comité populaire de Bil'in où nous attend le bus qui doit nous emmener vers une autre manifestation, à Jérusalem cette fois. Plus le temps de s'arrêter pour manger, on distribue tout ce qui reste dans le bus et on partage !
Le trajet vers Sheikh Jarrah (Jérusalem) est malheureusement plus long que prévu., d'autant que la manifestation de Bil'in nous a fameusement retardé. Ce qui va surtout prendre du temps, c'est le passage au checkpoint (encore un!) de Qalandya. Marco veut nous faire vivre, vraiment vivre nous-mêmes, ce qu'est le passage par un checkpoint de l'armée israélienne. Une dizaine de choristes restent donc dans le bus avec les bagages (il faut bien justifier le passage du bus !), tous les autres passeront à pied. Nous progressons très lentement : un long couloir étroit, un tourniquet qui ne laisse passer qu'une personne à la fois, un deuxième tourniquet qui se met au rouge dès que trois personnes sont à l'intérieur du bâtiment; les sacs à dos et autres objets personnels sont ensuite scannés, le passeport contrôlé par une militaire peu amène qui aboie ses instructions dans un haut-parleur, il nous faut bien trois quarts d'heure pour passer à quinze. Et sans faire de photos, s'il vous plaît! (façon de parler : l'un d'entre nous doit, sous la surveillance des gardes, effacer celles qu'il vient de prendre). Mais une fois de l'autre côté de la « frontière », nous découvrons qu'il y a, comme on dit, un os : nos camarades restés du côté palestinien ont dû vider le bus de tous les bagages avant de pouvoir continuer. Bref, il nous faut faire le chemin en sens inverse (sans difficulté, il est vrai), récupérer les bagages et refaire la file, cette fois avec en mains nos bagages de soute. Deux heures de perdues au total, et quand nous arrivons à Sheikh Jarrakh la manifestation est en train de se disperser. N'empêche : nous chantons Bella Ciao pour un petit groupe d'Espagnols. On nous présente un habitant de Sheikh Jarrah, Nacer – expulsé de sa maison par des colons juifs voici plusieurs années.
Nacer nous accompagne, à pied, à l'hôtel American Colony, un très beau bâtiment, très chic, à des lieues de la pauvreté que nous avons vue jusqu'ici. Nous avons d'abord rendez-vous avec Munther Fahmi, qui tient une petite librairie à un jet de pierre de l'hôtel. Né à Jérusalem-Est, il est parti aux États-Unis pour y faire ses études. Mais ses papiers de résident de Jérusalem-Est lui avaient, dans l'intervalle, été retirés (ces résidents doivent régulièrement renouveler leur inscription). Pour rentrer chez lui, il a dû prendre la nationalité américaine et faire usage de son passeport étranger ! Et il n'a pu rester à Jérusalem qu'avec un visa, redemandé et obtenu à plusieurs reprises pendant des années, qui – paraît-il – va maintenant lui être refusé. I l risque de se retrouver en séjour illégal dans son propre pays ... mais n'a manifestement pas l'intention de s'en laisser conter. Il ne bougera pas.
Dans le lobby de l'hôtel American Colony, à deux pas, Dominique nous invite à boire un verre pour son anniversaire. C'est là aussi, après un ballet de serveurs stylés et une première occasion depuis une semaine de boire du vin rouge (exception faite d'une piquette dénichée je ne sais comment à Bethléem), que Nacer nous raconte son histoire. Fatigué, j'essaie de traduire son anglais mais j'ai du mal après toutes ces journées de rencontres, de découvertes et d'émotions; mes camarades chanteurs doivent plusieurs fois me corriger. Toute l'affaire tourne autour des titres de propriété de la maison de Nacer : comme il ne pouvait pas en présenter de convenables, des colons ont investi sa maison après que l'armée l'en avait chassé, un beau matin, de même que sa famille – et alors même que l'ordre d'expulsion, apparemment, ne visait que son père. Profitant de la détérioration des relations entre Erdogan, le Premier ministre turc, et Israël après l'arraisonnement de la flotille de Gaza, Nacer a eu accès aux archives de l'empire ottoman à Istanbul et a retrouvé les actes de propriété. Le juge israélien les a pourtant rejetés car il avait des doutes sur l'authentcité des pièces ! Nacer a également perdu son procès en appel, pour avoir déposé les documents hors délais. Il s'est alors installé, avec sa famille et des amis, dans un campement de tentes en face de sa maison : à dix-sept reprises, ces tentes ont été détruites par l'armée israélienne. Il a fini par renoncer, vu le coût. Nous lui remettons l'argent – la « cagnotte » - qui constitue les surplus du voyage.
Après quoi il nous faut bien penser à manger; c'est à pied que nous gagnons le restaurant Zad, dont nous envahissons tout l'étage (et où Gerrit, manifestement, a déjà ses habitudes). Le bus nous ramène ensuite, pour la dernière fois, au Centre Phoenix.
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